30/03/2010

Les yeux ** Sully Prudhomme**



oeil_sur_le_monde

Les yeux

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ;
Ils dorment au fond des tombeaux
Et le soleil se lève encore

Les nuits plus douces que les jours
Ont enchanté des yeux sans nombre ;
Les étoiles brillent toujours
Et les yeux se sont remplis d’ombre

Oh ! Qu’ils aient perdu leur regard,
Non, non, cela n’est pas possible
Ils se sont tournés quelque part,
Vers ce qu’on nomme l’invisible

Et comme les astres penchants
Nous quittent, mais au ciel demeurent,
Les prunelles ont leurs couchants
Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,
Ouverts à quelqu’immense aurore,
De l’autre côté des tombeaux,
Les yeux qu’on ferme voient encore.

Sully Prudhomme (1839-1907)

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10/03/2010

A Elvire ** Alphonse de Lamartine**

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A ELVIRE

Alphonse de Lamartine

 

Oui, l'Anio murmure encore
Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur,
Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure,
Et Ferrare au siècle futur
Murmurera toujours celui d'Eléonore!
Heureuse la beauté que le poète adore!
Heureux le nom qu'il a chanté!
Toi, qu'en secret son culte honore,
Tu peux, tu peux mourir! dans la postérité
Il lègue à ce qu'il aime une éternelle vie;
Et l'amante et l'amant sur l'aile du génie
Montent, d'un vol égal, à l'immortalité!
Ah! si mon frêle esquif, battu par la tempête,
Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port?
Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête?
Si les pleurs d'une amante, attendrissant le sort,
Ecartaient de mon front les ombres de la mort?
Peut-être?..., oui, pardonne, ô maître de la lyre!
Peut-être j'oserais, et que n'ose un amant?
Egaler mon audace à l'amour qui m'inspire,
Et, dans des chants rivaux célébrant mon délire,
De notre amour aussi laisser un monument!
Ainsi le voyageur qui dans son court passage
Se repose un moment à l'abri du vallon,
Sur l'arbre hospitalier dont il goûta l'ombrage
Avant que de partir, aime à graver son nom!

Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature?
La terre perd ses fruits, les forêts leur parure;
Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers;
Par un souffle des vents la prairie est fanée,
Et le char de l'automne, au penchant de l'année,
Roule, déjà poussé par la main des hivers!
Comme un géant armé d'un glaive inévitable,
Atteignant au hasard tous les êtres divers,
Le Temps avec la Mort, d'un vol infatigable
Renouvelle en fuyant ce mobile univers!
Dans l'éternel oubli tombe ce qu'il moissonne :
Tel un rapide été voit tomber sa couronne
Dans la corbeille des glaneurs!
Tel un pampre jauni voit la féconde automne
Livrer ses fruits dorés au char des vendangeurs!
Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie!
Jeunesse, amour, plaisir, fugitive beauté!
Beauté, présent d'un jour que le ciel nous envie,
Ainsi vous tomberez, si la main du génie
Ne vous rend l'immortalité!

Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse,
Brillante de beauté, s'enivrant de plaisir!
Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse,
Que restera-t-il d'elle? à peine un souvenir :
Le tombeau qui l'attend l'engloutit tout entière,
Un silence éternel succède à ses amours;
Mais les siècles auront passé sur ta poussière,


Elvire, et tu vivras toujours!

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